
Paris leur appartenait et leur appartient peut-être encore…
Petite étude sur un sérial qui n’a rien perdu de son charme ni de son éclat
En 1914, tandis que la France entre dans sa première année de guerre, et domine encore le cinéma mondial, Gaumont, pour répondre à la concurrence de Pathé qui vient de sortir Les Mystères de New-York, lance la production d’un nouveau serial : Les Vampires. La réalisation et le scénario seront assurés par Louis Feuillade, réalisateur-phare, avec Alice Guy, de l’entreprise à la marguerite. Feuillade y officie depuis le milieu des années 10 d’abord comme scénariste puis comme réalisateur, où il dirigea notamment la série des Bout-de-Zan, Fantômas, ou encore La vie telle qu’elle est.
Scénariste et réalisateur, il tourne Les Vampires. Près d’un siècle plus tard, le serial est toujours là, récemment sorti en DVD, avec cartons et inserts recomposés par Jacques Champreux, petit-fils du réalisateur, dans les années 80. Ce serial a marqué. Si la critique l’a négligé, lui préférant les laborieux "films d’Art", les dix épisodes qui constituent la série ont connu un grand succès auprès d’un public populaire, mais aussi chez les surréalistes.
Il faut laisser du temps au temps : Les Vampires marqueront finalement le cinéma français avec notamment Franju, qui osera avec réussite un remake du Judex dirigé par Feuillade en 1916, mais aussi Rivette : Qui ne se souvient pas de cette image de Gianni Esposito marchant sur le toit du théâtre du Châtelet dans Paris nous appartient ? On retrouve chez ses deux réalisateurs, outre une esthétique disons Feuilladesque, un esprit qui lui est proche : les complots pas seulement politiques, qui peuplent l’œuvre de Rivette sont les descendants de l’organisation des Vampires qui regroupaient en son sein des haut-dirigeants, des policiers et autres fonctionnaires d’Etat. Chez le réalisateur de Out 1, comme chez Feuillade, toutes les personnes peuvent être doubles. L’exemple du personnage d’Irma Vep en est la plus juste illustration : Philippe Guérande, le journaliste-héros, la découvre chanteuse dans un rade malfamé, où l’affiche sous nos yeux se métamorphose : Irma Vep devient Vampire.
De même, chez Franju, l’esthétique de Louis Feuillade se retrouve évidemment dans le beau Judex mais aussi dans le suranné Nuits Rouges, très influencé par le serial rocambolesque, scénarisé et interprété par Jacques Champreux. Même si son influence semble chez lui moins visible, Resnais aussi se réclame ouvertement du créateur des Vampires, n’hésitant pas à dire qu’ « il est [l’] un de [ses] dieux ». En effet, comment ne pas voir l’influence esthétique de Feuillade dans son œuvre, notamment les images de L’année dernière à Marienbad ? Plus proche de nous, Olivier Assayas rend hommage au cinéaste dans son film Irma Vep, où un réalisateur, Jean-Pierre Léaud, tente un come-back en tournant un impossible remake du serial.
Ce quasiment tout premier feuilleton est donc composé de 10 épisodes, 10 chapitres, plus ou moins liés, plus ou moins long (de 12 à 60 minutes), plus ou moins logiques. Les aventures rocambolesques écrites épisode après épisode n’assurent pas une continuité dramatique dans la série. Mais il faut aujourd’hui prendre une certaine distance. L’écriture à rebondissements multiples et improbables avait à l’époque un grand succès, dans la lignée des romans d’un Arthur Bernède ou d’un Gaston Leroux. De fait, on retrouva ce goût du rocambolesque au cinéma avec les serials Nick Carter de Victorien Jasset chez Pathé ou Judex chez Gaumont.
Le style de Feuillade, favorisant le plan d’ensemble coupé d’inserts, alternant intérieur en studio et extérieur, osant parfois des travellings, reste très moderne et surtout terriblement efficace. Pas de temps morts dans le récit, le rythme est constamment soutenu. Les images composées par le cinéaste marquent : Irma Vep en collant noir moulant dans un couloir d’hôtel, marchant sur les toits de Paris, les courses-poursuites dans la capitale déserte,… Musidora (Irma Vep) qui est la vraie héroïne du serial, dégage un érotisme certain, et deviendrai presque parfois une figure féministe avant l’heure. Elle sera la première « vamp »du cinéma, choquant même certains préfets qui interdirent le serial dans leur département.
La caméra, quant-à-elle ne s’interdit rien ; elle a tout pouvoir : c’est elle qui dirige l’action. Feuillade n’est cependant pas un Ophuls avant l’heure, et le plan fixe domine les 6h30 de films. Même s’il respecte les tendances fosse d’orchestre de l’époque, le cinéaste fait un usage assez astucieux de la caméra. Elle ose un panoramique et même parfois un travelling pour traverser un mur ou pour poursuivre une voiture.
Le cadre fixe permet au réalisateur de jouer sur les faux-semblants : faux policiers, faux murs, faux messages, et même faux stylo plume (!). Derrière toutes ces apparences : les Vampires. Ce ne sont pas, comme on pourrait le croire à prime abord, des suceurs de sang à proprement parler, non, c’est une organisation criminelle, qui malmène la société trop bien rangée d’un Philippe Guérande, l’insipide héros à carrure de Tintin. Ils pillent, ils volent, ils tuent, ils enlèvent. Des suceurs de sang de la société en quelques sortes. Pourquoi ? Nul ne le sait vraiment, et le réalisateur se garde de toute réponse psychologique. Pourquoi le criminel tue dans M le Maudit de Fritz Lang ? Sait-on vraiment ce qui pousse le docteur Mabuse, dont le premier volet de 1922, durant près de 5h30, n’est pas éloigné du serial à la Feuillade ? Se plaît-il à commettre des méfaits ? Nul ne le sait vraiment et tenter une approche psychologique serait commettre une erreur. C’est simplement lui qui empêche la société de ronronner paisiblement. Son nécessaire grain de sable…
Les criminels ne seraient-ils pas finalement utile à cette Société, la remettant sans cesse en question. Tel est peut-être un des messages du serial. Mais attention, ce n’est jamais immoral, c'est-à-dire contre la morale, mais plutôt amoral, privé de morale. En effet, L’organisation criminelle se révèle bien plus passionnante que le côté des « bons ». Rien que les noms des personnages font rêver. Face à un classique Philippe Guérande, même associé de son faire-valoir comique, Oscar Mazamette, les pseudonymes des « méchants » révèlent un univers onirique fabuleux : Le Grand Vampire, Satanas, Vénénos, ou même, le criminel Moréno. Tout comme les titres des épisodes, qui appelle de facto un imaginaire chimérique : citons, pêle-mêle, La bague qui tue, la tête coupée, le maître de la Foudre, Noces Sanglantes, ou encore le Cryptogramme Rouge…
Outre son message anticonformiste, la série est également un formidable documentaire sur l’époque. Les extérieurs en ville nous montrent un Paris à la René Clair avec ses toits de tôles sur lesquels on court, ses ruelles pavés dans lesquelles on enlève, ses beuglants disparus, porte ouverte sur la pègre,…tout un petit monde aujourd’hui évanoui.
Les Vampires présente donc aujourd’hui un intérêt certain. Son message anticonformiste – même si le “bien” triomphe –, son univers onirique dans un Paris déserté, son impact sur le mouvement surréaliste mais aussi sur le cinéma, de la Nouvelle Vague aux post-modernes comme Assayas, en font un serial incontournable. Même s’il faut accepter une certaine distance par rapport aux péripéties rocambolesques, Feuillade conserve à chaque épisode une créativité et une efficacité certaine, que l’on ne trouve pas dans les films dit d’Art de la même époque. Ne serait-ce que parce qu’il s’agit d’une des premières séries de l’histoire cinématographique, Les Vampires mérite que l’on goutte à son sang…
Par Xavier DELAGNES
Remerciements : Gaumont
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