
Victor Hugo est un auteur majeur du XIX°s, tout le monde connaît les Misérables ou Notre- Dame de Paris, mais son œuvre graphique, pourtant prolifique, reste encore ignorée d’un grand nombre de gens.
L’exposition présentée par la Maison de Victor Hugo du 26 Octobre 2007 au 3 Février 2008 met en lumière cette production d’une grande richesse, en se focalisant sur le rapport particulier que l’écrivain entretenait avec les lettres et les mots.
Toute l’œuvre de Victor Hugo joue sur les symboles, l’évocation puissante d’un univers naturel touchant à l’ésotérisme ; il suffit de lire la Légende des Siècles pour voir toute la nature prendre vie, soulevée par des forces surnaturelles. Les mots de Victor Hugo sont ceux d’un romantique, empreint de lyrisme et de souvent de férocité. Entre rendre vivants architectures et paysages à travers les mots dans ses romans et donner corps aux mots dans ses dessins, il n’y a qu’un pas, que Hugo franchit naturellement.
L’exposition ouvre sur une première petite pièce, organisée comme un couloir à alcôves qui nous présente des écrits du maître, des manuscrits raturés de sa main, des mots jetés sur le papier. Comme pour nous rappeler que l’aire de Hugo était faite d’encre et de feuilles, de rapport direct à des lettres tracées mainte fois à la main. L’esprit de Victor est-il là ? Il plane, nous guide, on avance.
La seconde salle est plus grande, plus claire, s’offre aux regards dans son ensemble. Des panneaux nous guident dans notre progression, mais ne semblent pas suivre de logique évidente… cherche t’on à égarer le visiteur ou à le pénétrer des arcanes de l’auteur, du désordre qui anime ses compositions ?
Sur les murs, des citations de l’écrivain courent en lettres noires, grandes, petites, capitales ou manuscrites, l’espace se prête au jeu et restitue les pensées de celui qu’il accueille.
Nous glissons de dessin en dessin, redécouvrons d’abord son univers esthétique, les couleurs chaudes, les noirs, les paysages noyés dans la nuit, les rochers qui surgissent, les demeures inquiétantes. Le fantastique est palpable, la nature chez Hugo est vivante, immense, puissante.
Déjà tel dolmen, telle architecture semble répondre à des normes graphiques, bien que diffuses. On hésite, on se demande s’il s’agit d’une preuve suffisante… y a-t-il un jeu sur les lettres sous prétexte que la nature qu’il dessine en prend les formes ?
Ses propres mots nous éclairent, on pénètre son esprit, sa vision du monde comme un alphabet gigantesque, où tout fait part au signe, au signifiant.
« La société humaine, le monde, l’homme tout entier est dans l’alphabet. La maçonnerie, l’astronomie, la philosophie, toutes les sciences ont là leur point de départ, imperceptible, mais réel ; et cela doit être. L’alphabet est une source. »
Ainsi pour Hugo, il y avait la nature et de la nature a surgit l’alphabet, il faut donc revenir à la nature pour retrouver le sens premier, l’origine de toutes choses.
Nous continuons notre progression et sa démarche s’éclaire. Des lettres commencent à se glisser dans ses dessins, à transformer subtilement ses formes, à soutenir ou justifier ses représentations : ainsi est-ce une potence qui se dessine devant nos yeux ou un simple F qui se cache dans l’ombre ? On bascule par moment au bord du surréalisme, comme une étape de supplémentaire pour cet auteur particulièrement fasciné par l’ésotérisme. L’alphabet se mêle au réel à pas de velours, s’affirme avec naturel comme faisant partie intégrante de la Création.
Et Hugo d’affirmer avec emphase :
« A, c’est le toit, le pignon avec sa traverse, l’arche, arx ; ou c’est l’accolade de deux amis qui s’embrassent et qui se serrent la main ; D, c’est le dos (…) E, c’est le soubassement, le pied-droit, la console et l’architrave, toute l’architecture à plafond dans une seule lettre ; F, c’est la potence, la fourche, furca ; H, c’est la façade de l’édifice avec ses deux tours ; I, c’est la machine de guerre lançant le projectile ; (…) X, ce sont les épées croisées, c’est le combat ; qui sera vainqueur ? on l’ignore ; aussi les hermétiques ont-ils pris X pour le signe du destin, les algébristes pour le signe de l’inconnu ; Z, c’est l’éclair, c’est Dieu. »
Changement de décor, un petit espace nous élève encore d’un échelon dans ces « jeux de mots » (ou devrait-on dire « jeux de lettres »).
Hugo avait pour l’habitude d’envoyer souvent des lettres à ses amis, nous dit-on, et il se faisait un devoir de rendre chacune de ses signatures unique et illustrée. Et en effet, des dizaines de ‘Victor Hugo’ en lettres noires s’offrent à nos yeux. Léché par les vagues, à moitié ensablé ou caché sous des tâches d’encre, le nom de l’auteur se grave dans la nature et se donne les dimensions du cosmos.
Nous découvrons une inventivité et une modernité nouvelles dans ces signatures et monogrammes décoratifs, cryptés ou paysagers.
Cette modernité, que l’on devine mais que notre époque moderne estompe, elle nous démontrée avec force dans la dernière séquence de l’exposition.
Ici, Victor Hugo laisse place aux artistes lui ayant succédés dans le temps : Braque, Picasso, Ernst, Klee, Delaunay, Apollinaire, Breton, Picabia… autant de noms que nous découvrons avec surprise ! Le rapprochement entre les jeux graphiques de Hugo et ceux des cubistes, surréalistes et autres dadaïstes est frappant : une recherche commune sur les signes, les lettres, les marques typographiques s’expriment clairement et démontre à quel point Hugo était en avance sur son temps !
Le nouvel éclairage que cette exposition apporte sur l’œuvre de Victor Hugo est considérable et agencé avec beaucoup de pertinence. En plus de l’auteur romantique et engagé que nous connaissons nous découvrons un artiste innovant, original et non seulement humaniste mais aux dimensions de l’univers.
Par Juliette Memmi
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